Rituels d’apaisement et d’endormissement dans différentes cultures

L’entrée dans le sommeil et ses difficultés dans notre société

Lorsque d’un point de vue clinique, on observe la situation d’endormissement des jeunes enfants, dans la plupart des sociétés occidentales contemporaines, on remarque qu’elle s’accompagne souvent pour eux et pour leurs parents de réactions anxieuses voire de conflits, susceptibles lorsqu’ils se répètent d’induire des troubles du sommeil qui peuvent se manifester dès le premier âge (Mazet et Stoleru, 1988 ; Valleteau de Moulliac, 1991 ; Kahn, 1998). L’entrée dans le sommeil implique généralement pour l’enfant la séparation d’avec les parents et l’acceptation d’une certaine solitude même si celle-ci n’est que passagère.

Cet apprentissage difficile, le jeune enfant ne peut le faire qu’accompagné par la tendresse de son entourage proche, dans un climat de sécurité et de disponibilité à son besoin de relation et d’échanges. La grande fréquence des troubles du sommeil chez les nourrissons dans notre société, le désarroi de certains parents face aux cris et pleurs de l’enfant, leur crainte de “devenir esclave” s’ils y répondent, les suggestions et injonctions parfois contradictoires faites par différents professionnels de l’enfance et par les familles ont conduit plusieurs chercheurs à “s’interroger sur l’évolution des pratiques d’apaisement et d’endormissement des bébés dans différents contextes culturels” (Stork, 1993). La question de l’éventuelle relation entre différents rituels d’endormissement de l’enfant et les taux, variables selon les pays, de mort subite inexpliquée du nourrisson, a même été posée (Davies and Gantley, 1994 ; McKenna and al. 1994 ; Bouvier-Colle et al., 1992). Les insomnies du jeune enfant semblent constituer une des grandes préoccupations de la famille occidentale (Ferber, 1990 ; Kahn, 1998). Une enquête INSERM effectuée sur mille enfants nés en 1973-1974, dans le XIVè arrondissement de Paris, révèle que 16 % d’entre-eux ont absorbé régulièrement des sédatifs ou des somnifères avant l’âge de 9 mois (Choquet M. et Davidson F., 1978). La consommation de ces mêmes produits par l’ensemble de la population française constitue un record mondial. Les difficultés d’endormissement de l’adulte, ses troubles du sommeil et l’importance de la consommation de médicaments “pour le sommeil” dans les pays occidentaux et notamment en France ont été notés (Guidetti et al., 1997). En dehors de l’impact des modes de vie actuels dans ces pays, y aurait-il un lien entre ces faits et certains aspects culturels des conditions d’endormissement pendant l’enfance ? Toutes ces questions ont amené plusieurs chercheurs, issus d’horizons divers, à participer à des recherches sur les rituels d’apaisement et d’endormissement de l’enfant dans différentes cultures.

Rituels d’apaisement et d’endormissement
de l‘enfant dans différentes cultures

L’un des intérêts de la comparaison transculturelle des techniques de maternage, c’est qu’elle permet de repérer, selon les sociétés, des répartitions différentes du temps, de la durée du contact physique entre les parents (surtout la mère) et l’enfant, ainsi que des types de stimulations, explicitement destinés dans certaines cultures à favoriser le développement de l’enfant. Les dominantes ainsi dégagées permettent de définir des “styles culturels de maternage”, variant en fonction des représentations collectives (système de valeurs, de références, etc.) concernant la santé de l’enfant, son développement, son éducation… Il faut souligner la grande variabilité des pratiques de soins aux jeunes enfants dans des domaines aussi divers que l’allaitement, les modalités et l’âge du sevrage, les massages, le portage, l’apprentissage de la propreté et, ce sur quoi nous nous sommes particulièrement attardés, les réactions aux pleurs du nourrisson, et les rituels d’apaisement et d’endormissement. Si des variations culturelles s’observent au niveau des pratiques, elles sont également analysables à un niveau représentatif (Stork, 1986), car les diverses conceptions culturelles de l’enfance induisent des comportements spécifiques et attribuent des significations différentes aux mêmes comportements enfantins. Une étude montre notamment que les représentations maternelles du sommeil du bébé influencent les interventions de la mère au moment de l’endormissement, mais cela d’une façon assez complexe. En effet, les représentations de la mère changent au cours du temps (Toselli et al., 1993). Des recherches extrêmement intéressantes concernant les rituels d’apaisement et d’endormissement de l’enfant ont utilisé la méthodologie mise en place par le groupe de recherche d’Hélène Stork (Université Paris V) :

     Observations séquentielles en milieu naturel, ciblées sur les activités de maternage. Film en temps réel ; même type d’angle et de cadrage à des fins comparatives (Stork, 1986).
     Questionnaire standardisé qui permet de donner la parole aux personnes filmées, ce qui donne du sens à leurs gestes (tout rituel s’inscrit sur un fond de croyances et de valeurs culturelles collectives).

Selon Stork, filmer en milieu naturel permet de camper l’univers culturel et d’objectiver les comportements. Cela permet également une analyse répétée à volonté et décuple les observations de l’information écrite (postures, gestes, mimiques, regards, mouvements…). Cette technique nécessite une formation préalable du chercheur (C. de France, 1982, 1994). Mais le film lors de sa projection a, plus que l’écrit, un impact émotionnel ; d’où le risque d’éventuelles distorsions, erreurs d’interprétation susceptibles de provoquer le rejet, etc. Le film doit donc être présenté par un spécialiste du domaine (connaissant la culture du pays), être accompagné de textes, et être discuté oralement. Voici un résumé de certaines des études réalisées par le groupe d’Hélène Stork et tirées de son excellent ouvrage : “Les rituels du coucher de l’enfant. Variations culturelles” (1993).

Etude au Sénégal

Importance du “corps à corps”, du “peau à peau” du couple mère-enfant. Le port de l’enfant dans le dos entraîne un contact continu de la mère et de l’enfant. En Afrique, il est fréquent de voir le bébé passer du dos au sein, puis dans le giron d’une femme qui s’active à un travail en station assise. Et si ce contact corporel donne l’impression d’être continu dans la journée, il l’est aussi la nuit puisque l’enfant est en contact étroit avec le corps de la mère. Au Sénégal, en milieu peul-pulaar, les pleurs du bébé sont considérés comme un appel et doivent toujours recevoir une réponse (Ly. 1993). Tant que l’enfant n’a pas acquis la position assise, la mère se désigne par “nous” pour parler d’elle et de son enfant. Jusqu’à ce stade, l’alimentation, les soins, les jeux avec le bébé se font souvent sur le corps même de la mère. Dans cette accommodation maximale de la mère à son nourrisson les pleurs du bébé sont rares. Ils existent cependant mais sont de courte durée et font l’objet d’une attention particulière. Calmer le bébé, l’apaiser, l’aider à se remettre de ses états d’agitation, de malaise, etc., reste la préoccupation majeure de la femme africaine. La nuit appartient au monde des esprits, des morts, bons ou mauvais. C’est le monde des apparitions insolites, des visions, des rêves mais aussi des cauchemars dont il faut protéger l’enfant par une présence rapprochée de la mère (c’est aussi une des fonctions du portage au dos pendant la journée). Les deux pagnes qui maintiennent l’enfant pendant le portage ont une signification. La première pièce de tissu est uniquement destinée au portage du bébé jusqu’au sevrage. Elle signifie sac, poche, contenant. Elle est fournie par la mère et sert à porter tous les enfants de la même mère. Symboliquement, elle renvoie au fantasme d’une surface de peau commune à la mère et à l’enfant (Anzieu, 1985). Le second pagne est fourni par le père et appartient exclusivement à l’enfant. Il n’est permis à personne d’autre de le porter. Il sert à doubler le premier au moment du portage, mais aussi à envelopper l’enfant ou à le couvrir quand il dort. C’est ce pagne que l’enfant emporte quand il quitte ses parents. La mère passe beaucoup de temps à bercer son bébé. Les formes de bercement varient selon l’âge de l’enfant. Les bruits de bouche, les chants de berceuses, les tapotements rythmiques varient aussi selon les moments de la journée ou de la nuit. Ces techniques de bercement et d’apaisement sont considérées comme essentielles dans l’humanisation du tout-petit.

Etude en Algérie

Selon Bouabdallah (1993), dont le travail a été réalisé dans les environs d’Alger, l’apaisement est une étape qui précède l’endormissement des bébés, mais auparavant on “fatigue” l’enfant en jouant avec lui. Environ la moitié des mères interrogées disent que l’enfant “s’endort sur son sein”. Pour procéder à l’endormissement, la mère en général s’isole dans un endroit calme. C’est un moment privilégié d’échanges mère-bébé. Elle lui laisse le sein même s’il ne tète plus. Il a besoin de la “nefs” de sa mère, terme qui signifie à la fois l’âme, l’odeur, l’haleine, la chaleur qui le protège et le nourrit. Cette notion de “nefs” au moment de l’endormissement est assimilable à la notion d’enveloppe psychique qui procure à l’enfant la sécurité indispensable à sa stabilité émotionnelle. D’autres techniques d’apaisement sont utilisées, seules ou associées au sein, comme les bercements et les berceuses permettant de maintenir le contact avec le bébé par la voix. Ces longues mélopées sont transmises de mère en fille et chantées d’une voix douce et rythmée. Une analyse de contenu révèle qu’elles permettent aussi “de canaliser les angoisses de la mère” et, par l’effet magique des mots, de placer l’enfant sous la protection de Dieu, du prophète et des saints (en milieu urbain aujourd’hui, il semble que les berceuses soient moins utilisées). Les bercements s’effectuent dans les bras ou dans le berceau (traditionnellement en branches de roseau ou en bois). Les mères répondent rapidement aux pleurs du bébé et évitent absolument qu’il atteigne le seuil d’inconsolabilité ou “Horna”. Si on le laisse pleurer, il deviendra “pleurnichard ou têtu” ; si on le calme, il sera “gentil”. La nuit, il faut tout de suite calmer le bébé qui pleure.Bouabdallah estime néanmoins qu’aujourd’hui, “le style de maternage algérien semble se situer dans une zone intermédiaire entre le style proximal, caractéristique de l’Afrique noire et de l’Inde par exemple, et le style distal de la société occidentale”.

Etude au Nordeste du Brésil

Bercer l’enfant dans les bras, sur le corps de la mère ou dans le hamac est la manière par excellence d’apaiser le bébé. Ce passage du corps de la mère au hamac constitue selon l’auteur de la recherche, Motta (1993), une “transition douce”. Les mouvements berçants sont souvent accompagnés d’onomatopées et de mélopées. Les études, effectuées à domicile (Etat du Ceara, bidonvilles de Fortaleza) ont montré la fréquence des bercements sur le corps de la mère et dans différents moments de soins. Ces bercements qui se prolongent dans le hamac sont utilisés pour calmer les pleurs du bébé, pour l’endormir, mais aussi parfois pour le maintenir dans un état d’éveil attentif et calme. 100 % des mères interrogées considèrent qu’il est impardonnable de laisser pleurer un enfant la nuit. Gloria Motta ajoute que “ce style de maternage assure au tout-petit un apport considérable de stimulations vestibulaires”. Elle observe un développement moteur accéléré par rapport aux normes européennes. Elle note aussi que les bébés sont en général remarquablement détendus, pleurent rarement et que les mères ne signalent jamais de problèmes d’insomnies. Les stimulations (bercements) que les petits enfants reçoivent sont inspirées par les croyances et cela a un rapport étroit avec la présence du hamac et son rôle dans la relation de la mère avec son enfant. L’utilisation traditionnelle du hamac au sein de cette population favorise certainement l’habitude de bercer le bébé car même les adultes se bercent toute leur vie. Cela peut influencer la haute fréquence des mouvements berçants pendant les soins maternels ainsi que la variété des mouvements du corps de l’adulte maternant. Le corps de la personne mime le hamac qui, au contraire du berceau, épouse les formes du corps, l’enveloppe et bouge dans toutes les directions à chaque mouvement du corps. En général, dans les premiers mois de la vie, le bébé s’endort sur la mère, elle-même dans le hamac. Celle-ci peut aussi être assise dans le hamac avec l’enfant dans les bras, se berçant ensemble. Là, l’enfant ne craint pas le “susto” (mouvement brusque, sursaut ou secousse) considéré comme dangereux. L’enfant a la sensation d’être soutenu, sensation qui semble être fondamentale pour son développement.

Étude au Japon

De nos jours “l’éjiko” (sorte de couffin en paille de riz) n’est plus utilisé et “l’enfant a perdu son berceau” (Jugon, 1993). La journée, quand il n’est pas dans les bras de sa mère, il dort sur le matelas posé à même le tatami. Comme dans de nombreux autres pays asiatiques ou africains, le bébé est porté sur le dos de la mère (parfois du père). Il peut dormir à son aise quand l’envie lui en prend. Sa mère le calme si besoin en lui parlant et en lui tapotant les fesses de la main. Un chant ou une berceuse accompagne souvent le moment de l’endormissement. Mais comme la mère ne peut voir son bébé, si celui-ci continue de pleurer, elle dénoue le harnais de portage et prend l’enfant dans ses bras. Depuis les années 1970, le harnais s’est modifié de manière à pouvoir porter l’enfant aussi bien sur le dos que sur le ventre de la mère. En milieu urbain, le portage sur le ventre semble se répandre et dans certains quartiers, la poussette ou le landau sont maintenant utilisés. La mère peut également être assise sur le tatami, les genoux repliés, tandis que le bercement du bébé continu. Une autre pratique, très courante selon Jugon, “consiste à poser l’enfant sur sa couche, ventre contre terre, en lui tapotant légèrement le dos jusqu’à ce qu’il s’endorme”. Les habitudes qui président à l’endormissement du bébé japonais sont donc de type proximal. La mère s’allonge toujours à côté de lui sur le tatami. La coutume (parfois critiquée par certains pédiatres ou psychologues aujourd’hui) veut qu’ils dorment ensemble ; toute la famille d’ailleurs occupant souvent la même chambre.

Étude en Picardie (France)

Dans l’étude de Coche et Roué (1993) menée en milieu rural, les auteurs constatent que “quel que soit leur âge, plus des deux tiers des mères disent qu’il ne faut pas prendre souvent le bébé dans les bras, cette pratique pouvant créer une “habitude” (raison invoquée le plus fréquemment)”. 35 % reconnaissent en outre ne pas porter souvent le bébé. Les femmes interrogées expliquent qu’il ne faut pas être “trop proche” du nourrisson, afin que celui-ci ne “monopolise” pas ses parents. Bien que le besoin de contact du nourrisson soit reconnu en théorie, la prise en compte de cette idée dans la vie courante semble limitée par l’influence des a priori populaires qui entrent en contradiction avec elle. Soixante pour cent des plus jeunes mères précisent cependant qu’elles prennent leur bébé dans les bras “quand c’est nécessaire” (pleure très fort ou longtemps). En général, elles ne bercent pas le bébé au lit et ne lui chantent pas de berceuses, mais l’apaisent dans les bras avant de le coucher (surtout dans les trois premiers mois de la vie). Les auteurs constatent que “nos données d’observation confirment la relative parcimonie des échanges cutanés entre l’adulte et le bébé par rapport à d’autres cultures”. Il semble exister une limite à la “sollicitude maternelle” imposée par la tradition. Une nette tendance, dès la fin du premier mois, à laisser pleurer le bébé en dehors des périodes de soins ou d’alimentation, en particulier lorsqu’il est couché. Les personnes qui disent laisser pleurer les nourrissons, pensent qu’il est important de ne pas répondre à leurs pleurs la nuit pour ne pas les “rendre capricieux” (expression relevée dans 30 % des entretiens). La demande de contact du bébé est peu prise en compte. Les pleurs et cris de l’enfant sont interprétés très tôt comme des éléments perturbateurs, et les réponses positives de l’adulte comme susceptibles d’engendrer un conditionnement : “il est malin, ça devient une habitude”. Ces formulations semblent révéler que le plaisir de contact recherché par le nourrisson est perçu par les parents. Mais ceux-ci refusent le contact à l’enfant par crainte de “se rendre esclave”. Comme l’usage du berceau, le bercement semble une coutume en voie de disparition en Picardie. L’étude de Coche et Roué montre que l’idée qu’il ne faut pas bercer le bébé est plus forte chez les grands-parents que chez les parents. Paradoxalement, 60 % des grands-mères reconnaissent avoir bercé leur bébé mais de temps en temps seulement “en cas de grosse colère” ou de “coliques”. Pour cela, elles disposaient d’un berceau. Là encore, l’hostilité au bercement est généralement liée à “la crainte que le bercement n’entraîne une habitude”. Une minorité emploie le terme “vice”. Le besoin de bercement de l’enfant est peu mentionné et encore moins reconnu. Les auteurs ajoutent : “On constate souvent une rupture assez brutale du lien unissant le bébé à sa famille, lors du coucher ; dans la plupart de nos observations d’endormissement, nous constatons la rareté des mères qui chantent pour accompagner le bébé dans le sommeil”. De nombreux parents utilisent aujourd’hui une boîte à musique ou un mobile musical qui semble supplanter la voix maternelle et pallier son absence. Les grands-mères disent pourtant avoir chanté à leur bébé. Elles évoquent les bienfaits des berceuses pour apaiser l’enfant. L’étude révèle également que la tétine (tutute, totote…) est souvent utilisée lorsque le bébé pleure dans son lit. Les parents “ne supportent pas d’entendre le nourrisson crier” (le qualificatif de “brayeux” lui est attribué). Pour les auteurs, “La tétine, qui évite sans doute aux parents le contact direct avec le bébé, ne se substitue-t-elle pas au corps de la mère et au bercement pour l’apaiser ? (…) En le laissant pleurer seul, les mères ne s’épargnent-elles pas d’assister aux manifestations de détresse du nourrisson ? Leur sensibilité est ainsi moins mise en cause”. Les observations des auteurs montrent que le jeune enfant est souvent isolé dans une autre pièce, à distance de la salle de séjour. Il serait ainsi, selon les parents, protégé de ce qui pourrait “gêner son sommeil” et risquerait de “perturber” son équilibre. En revanche, la même étude réalisée dans le Nord-Finistère (pays du Léon) montre qu’en général les mères sont plus concernées par les pleurs du nourrisson qui bénéficie plus souvent d’une berceuse pour s’endormir. On ne berce pas plus le bébé breton que le bébé picard (le lit a remplacé le berceau), mais il est quand même calmé dans les bras (surtout jusqu’à trois mois).

Conclusion

Aucun grand ensemble culturel n’est homogène et comme le souligne Sabatier (1986), l’homogénéisation des sociétés occidentales en ce domaine est une “illusion de contraste”. L’étude effectuée en Picardie et en Bretagne, par exemple, nuance l’idée du “bébé français”. Des études réalisées notamment en Italie (Gandini, 1993) et au Porugal (Ramos, 1993) relativisent également l’idée généralisatrice du “bébé occidental” ; de même il faut être prudent dans l’utilisation des termes comme “le bébé africain”, le “bébé indien”, etc. Il est également important de considérer les évolutions historiques de chaque société. Delaisi de Parceval et Lallemand (1980), ainsi que Candilis-Huisman (1993), en ont présenté certains aspects pour la France. Les pratiques de maternage observées dans différentes cultures suggèrent une question fondamentale, celle de leur effet éventuel à plus ou moins long terme sur le développement psychologique. Selon Bril et Lehalle (1988) et Sabatier (1986), il est prématuré de tirer des conclusions sur les effets à long terme de la variabilité des expériences infantiles. Par ailleurs, certaines analyses de la psychopathologie développementale semblent témoigner de la complexité des liaisons envisageables, probables ou attestées (Bril et Lehalle, 1988). On ne peut dire par exemple aujourd’hui, compte tenu des données existantes, qu’il existe un lien de causalité entre les rituels d’apaisement et d’endormissement du nourrisson et les taux de mort subite inexpliquée dans différents pays. De même, il semble prématuré de dire qu’il existe un rapport de cause à effet entre les problèmes de sommeil de certaines personnes adultes et les rituels d’apaisement et d’endormissement de ces personnes lorsqu’elles étaient bébés (cela n’exclut cependant nullement d’y réfléchir et de formuler des hypothèses). En revanche, ce sont souvent “des conditions éducatives peu favorables”, en particulier une puériculture inadéquate, mal comprise ou mal appliquée qui peuvent être à l’origine des fréquents troubles du sommeil du nourrisson et du jeune enfant (Mazet et Stoleru, 1988). Ces pédopsychiatres soulignent que les soins maternels (maintien, manipulation, voix, contact corporel, chaleur) “imprègnent le sommeil de sa charge affective et permettent ainsi au bébé de s’abandonner au sommeil”. Dans de nombreux ouvrages de puériculture publiés en France et aux Etats-Unis par exemple, on peut lire à propos de l’endormissement des conseils visant la mise à distance du bébé, et prodigués à l’impératif (Ferber, 1990). Ces conseils sont encrés dans une histoire, une culture, une idéologie, même si l’évolution des idées et des pratiques de soins est continue. A côté de recommandations écrites par des médecins ou des puéricultrices au cours du XXè siècle en Occident, l’interdit de proximité (et de proximité nocturne en particulier) est largement appuyé par certaines idées psychanalytiques. Notons par exemple cette phrase de M. Klein : “Le premier résultat de nos connaissances sera naturellement d’éviter d’abord les facteurs que la psychanalyse nous apprend à considérer comme préjudiciables, d’une manière flagrante, pour l’esprit de l’enfant. Nous poserons donc comme une nécessité absolue que l’enfant, dès sa naissance, ne partage pas la chambre de ses parents” (M. Klein (1921), le développement d’un enfant. Paris, Payot, p. 57). Souvent en Occident le lit de l’enfant contient des jouets, des peluches, une boîte à musique, un mobile, un “objet transitionnel” (au sens de Winnicott). Ces éléments semblent se substituer à la présence effective de l’adulte, à sa chaleur, à sa voix. Ferber (1990), par exemple, condamne formellement la proximité du corps de l’adulte auprès du bébé. Il s’agit d’apprendre à l’enfant à s’endormir seul, à se consoler lui-même. Une telle conception s’oppose, comme on l’a vu, aux façons de faire habituelles dans les pays d’Afrique, d’Amérique latine, en Inde, en Asie, et même dans un pays aussi industrialisé que le Japon. Habituer l’enfant à la solitude, lui apprendre à solutionner seul les problèmes semble souvent correspondre à une conception occidentale de la vie et de l’éducation (projet valorisant la précocité et l’autonomie aux dépens du sentiment de sécurité de l’enfant ?). Mais ce courant n’est pas le seul dans les pays européens et le bercement, par exemple, semble à nouveau conseillé par certains puériculteurs (Parrat-Dayan, 1991). Pour les professionnels de la petite enfance (PMI, crèches, haltes-jeu, services de pédiatrie, maternités…) qui ont affaire à des familles migrantes, de bonnes connaissances de base sur le milieu d’origine sont en effet indispensables pour éviter d’imposer à ces familles des modes de maternage qui sont parfois radicalement opposées à leur propre savoir-faire (il s’agit là d’un véritable travail de prévention primaire). Une telle surimposition pourrait contribuer à la perte des repères culturels, déjà engagée par la migration, et déstabiliser les mères qui se trouvent alors prises dans un “conflit de maternage” (Stork, 1993). Hélène Stork qualifie de “conflit de maternage” la situation dans laquelle se trouve une mère face à deux séries de propositions contradictoires concernant les soins à donner à son enfant, en l’occurrence celles qui émanent implicitement du pays d’origine et celles qui sont proposées comme les seules valables par la puériculture du pays d’accueil. L’étude des variations culturelles des rituels d’apaisement et d’endormissement de l’enfant n’est nullement normatif. Il ne s’agit pas de proposer la ou les “meilleurs” manières d’endormir ou d’apaiser un enfant. Il s’agit plutôt, à travers la comparaison des points de vue, de relativiser les idées reçues – qui sont parfois ressenties spontanément comme une norme universelle – et d’engendrer la réflexion.

Alain Contrepois
CERPE, Centre d’Etudes et de Recherches pour la Petite Enfance (Aubervilliers)
Source : Métiers de la petite enfance, N° 53, Novembre 99.